Domination masculine dans le domaine de la recherche

En 2023, moins de 30 % des postes de direction dans les laboratoires scientifiques français sont occupés par des femmes, malgré un taux de féminisation élevé dans les cycles universitaires initiaux. Les commissions d’évaluation et de financement affichent pourtant des critères de parité.

L’écart salarial persiste à qualification et ancienneté égales, tandis que la reconnaissance académique s’appuie sur des réseaux professionnels historiquement masculins. Les initiatives visant à corriger ces déséquilibres peinent à infléchir des logiques institutionnelles profondément ancrées.

Pourquoi la recherche reste-t-elle un bastion masculin ?

La domination masculine dans le domaine de la recherche ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans une organisation sociale qui, au fil du temps, a consolidé ses propres règles et ses codes. Dans les sciences, et en particulier dans les filières dites “dures”, la transmission s’opère souvent par cooptation. Les équipes se forment selon des affinités forgées de longue date, tissées dans des réseaux où la confiance se construit, le plus souvent, entre hommes. Même dans les sciences sociales, les postes stratégiques sont rarement accessibles aux femmes.

Quelques chiffres disent tout : en France, seules 28 % des directeurs de recherche du CNRS sont des femmes. Plus on monte dans la hiérarchie, plus la présence féminine s’efface. Cette réalité traverse les disciplines : mathématiques, biologie, physique, sociologie, nul secteur n’y échappe.

Trois facteurs principaux alimentent ce verrouillage :

  • Socialisation différenciée : dès l’enfance, filles et garçons ne reçoivent pas les mêmes encouragements. Les garçons sont poussés vers les sciences dures, les filles vers d’autres horizons.
  • Transmission des normes : la sélection s’opère par cooptation, selon des usages informels qui profitent à une élite masculine déjà en place.
  • Réseaux d’influence : l’accès aux financements, aux publications prestigieuses ou aux grands rendez-vous scientifiques reste cadenassé.

Le sociologue Pierre Bourdieu a largement décrypté ces mécanismes de reproduction sociale. L’invisibilité du travail des femmes, le manque de figures féminines reconnues, mais aussi la lenteur du renouvellement, contribuent à maintenir une situation figée. En France, comme ailleurs, la question du genre dans la recherche n’a rien d’un débat dépassé.

Entre privilèges, coûts cachés et ambivalences : ce que révèle la domination masculine

La domination masculine dans la recherche ne se résume pas à des statistiques. Elle s’exprime dans des équilibres subtils, des avantages discrets, des obstacles à peine visibles. Les carrières au masculin bénéficient d’un a priori favorable, d’une plus grande facilité d’accès aux ressources, d’une indulgence pour certains comportements. Les femmes, elles, doivent sans cesse démontrer leur légitimité, naviguer entre attentes contradictoires et suspicion larvée.

Les analyses de Catherine Marry et Ilana Löwy montrent comment l’entre-soi masculin s’impose comme la norme. Dans les grands laboratoires, à Paris ou à Toulouse, la progression des femmes se paie cher : surcharge de tâches secondaires, moindre accès aux projets porteurs, manque de soutien dans les cercles d’influence.

Voici trois aspects qui illustrent ce phénomène :

  • Rapports hommes-femmes : marqués par des hiérarchies implicites, une validation du pouvoir masculin et l’intégration de rôles sociaux inégaux.
  • Coûts cachés : interruptions de carrière, autocensure, fatigue mentale, renoncements silencieux.
  • Ambivalences : on salue parfois les pionnières, mais les routines d’exclusion se perpétuent.

Christine Delphy met en lumière une culture où la masculinité sert de modèle, reléguant la question de l’égalité femmes-hommes à la périphérie des débats scientifiques. Du côté de Pierre Bourdieu, on comprend que la domination masculine s’inscrit dans la structure même du monde académique, où l’inégalité se transmet sans éclat, sous couvert de normalité.

Jeune femme en laboratoire étudiant des données scientifiques

Réponses féministes et pistes pour repenser l’équilibre dans la recherche

Depuis un demi-siècle, la mobilisation féministe dans la recherche ne s’arrête plus à quelques manifestes ou à des figures emblématiques. Dès les années 1970, des collectifs structurés, comme Femmes et Sciences en France, ont remis en question la répartition des rôles, dénoncé l’appropriation du prestige intellectuel par les hommes et interrogé la prétendue neutralité de la science. Le manifeste « Femmes et Sciences », la constitution de réseaux européens : autant de jalons pour une action collective qui s’organise.

En regardant de près la prise en compte du genre dans les politiques scientifiques, on constate des avancées, mais elles restent très disparates selon les disciplines. La biologie ou les sciences sociales progressent, la physique stagne, les mathématiques plafonnent. Les politiques de mentorat et les dispositifs de quotas améliorent la visibilité des femmes, mais ne suffisent pas à changer la donne en profondeur.

Plusieurs leviers sont aujourd’hui expérimentés pour favoriser l’égalité :

  • Sensibilisation des jurys : inclure la question du genre au cœur de la sélection des projets scientifiques.
  • Réseaux de soutien : multiplier les espaces d’entraide, accompagner les carrières féminines pour contrer l’effet “plafond de verre”.
  • Réforme des critères d’évaluation : accorder une vraie place aux contributions collectives, reconnaître le travail souvent invisibilisé.

Les mouvements féministes refusent de considérer la domination masculine comme une fatalité dans la recherche scientifique. La politisation du débat, la prise en compte des violences sexistes, l’appel à la transparence dans les recrutements, tout cela contribue à transformer le paysage. L’avenir de la science s’écrira-t-il enfin au pluriel ? Les prochaines générations pourraient bien en décider autrement.

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